Nigeria – Publié le 23 octobre à 12:46 – Mis à jour le 27 octobre 2015 à 08:38

Repoussé sur le terrain, Boko Haram n'a pourtant jamais autant tué

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Nigeria : au moins 55 morts dans deux at...

Repoussé sur le terrain, Boko Haram n'a pourtant  jamais autant tué

Chaque jour, les attaques de Boko Haram au Nigeria tuent au minimum près d’une quinzaine de personnes. En dépit des succès annoncés par l’armée, et de l’intégration des pays voisins dans la lutte, les régions proches du lac Tchad restent plus que jamais déstabilisées par la vague d’attentats qui s’accentue.

Entré en juillet dans sa septième année, le conflit opposant le Nigeria aux djihadistes de Boko Haram a pris une nouvelle tournure ces derniers mois. Un temps visible dans les villes du nord-est du pays, le mouvement a progressivement perdu des territoires, repoussé par une controffensive entamée cet hiver par l’armée nigériane et ses alliés. Ce recul n’a pas empêché la spirale meurtrière de gagner en intensité. 2015, qui avait débuté par le massacre de Baga, s’annonce même d’ores et déjà comme l’année la plus meurtrière depuis le début de l’insurrection du groupe djihadiste en 2009.

Les régions du nord-est du pays ont vécu un été particulièrement sanglant. Raids dévastateurs sur des villages éloignés, embuscades contre des convois civils, parfois militaires, rapts, exactions de toutes sortes, exécutions sommaires : les attaques perpétrées par les hommes de Boko Haram (revendiquées ou attribuées) ont causé la mort de près de 1100 personnes ces quinze dernières semaines dans les États de Borno, Yobe, Gombe ou encore Adamawa, les plus touchés par la vague de violence.

Nombre de victimes dans les principales attaques menées par Boko Haram du 1er juillet au 24 octobre 2015 (infographie iTÉLÉ) - (Données : Agences de presse, Nema, armée nigériane, sources locales)

L’essentiel des pertes civiles reste majoritairement l’œuvre de kamikazes. Les sites très fréquentés aux heures de pointe, marchés et gares routières en tête, sont régulièrement la cible d’attentats-suicides. Ces porteurs de bombes sont souvent des femmes, parfois adolescentes, dont le voile intégral recouvre leurs explosifs. Le 3 juillet, plusieurs femmes se faisaient exploser au milieu de la foule dans le village de Zabarmari, causant la mort de 55 personnes, selon la protection civile.

117 morts en un seul jour à Maiduguri

Zabarmari est situé près de Maiduguri, la capitale de l’État de Borno – le plus éloigné de la capitale fédérale Abuja. C’est dans cette ville, aux 1,2 million d’habitants, qu’a été fondé Boko Haram en 2002. La ville et les localités proches, comptent parmi les plus touchées par une vague ininterrompue d’attentats. Le 20 septembre, 117 personnes décédaient dans de multiples explosions. Ce mardi 13 octobre, quatre personnes trouvaient encore la mort dans un triple attentat-suicide.

Une mosquée touchée par une attaque à Maiduguri, le 20 septembre (AFP)

Depuis plus de deux ans, Maiduguri, comme tant d’autres villes, vit dans une peur constante de la menace d’attentats. L’état d’urgence est en vigueur depuis le printemps 2013, et le couvre-feu nocturne est de rigueur. Preuve du climat de psychose qui règne, une série d’explosions a semé la panique le premier dimanche d’octobre dans les rues de Maiduguri: il s’agissait en fait d’exercices de l’armée.

Sur les réseaux sociaux, l’Agence nationale de gestion des urgences (Nema) multiplie les campagnes de sensibilisation, avec des visuels affichant des avertissements désormais familiers: « si vous voyez quelque chose, dites quelque chose », « méfiez-vous de tout ce qui est abandonné » ou « la sécurité est l’affaire de chacun ».

Retraite stratégique de Boko Haram

Les attaques-suicides se produisaient déjà en 2014, mais pas dans de telles proportions. Ryan Cummings, analyste pour la société Red24 et spécialiste de la rébellion djihadiste au Nigeria, estime que « la violence de Boko Haram en 2014 visait à annexer des territoires : elle était offensive [...] Cette année, elle est punitive ». « Ce à quoi on a assisté en février est une retraite stratégique de Boko Haram », poursuit-il.

Boko Haram a capturé sa première ville, Damboa, en juillet 2014. Sa capacité à pouvoir s’emparer d’un territoire, et à l’occuper, a marqué une nouvelle étape dans leur rébellion entamée il y a plusieurs années. Avant, la secte menait des combats insurrectionnels caractéristiques d’une guerre asymétrique. Ils ont fait face avant l’élection présidentielle du 28 mars à une controffensive qui, pour la première fois, pouvait compter sur l’appui logistique et militaire des pays voisins.
Il y avait peu de chances que les forces Boko Haram défendent leurs territoires et s’engagent dans une guerre conventionnelle, et ce, sur plusieurs fronts. À la place, le groupe militant a abandonné ses positions, évitant des confrontations directes avec un ennemi plus important en effectifs et mieux équipé.

L'armée nigériane regagne du terrain

La contre-attaque menée par l'armée du Nigeria, accompagnée d'opérations des armées des pays voisins  comme le Tchad, a porté un coup d'arrêt à la stratégie d'expansion territoriale de Boko Haram. Elle a ramené le groupe à la situation dans laquelle il se trouvait avant l'été 2014.

Gwoza, 280.000 habitants, que Boko Haram avait capturé en juillet 2014, a été reprise en mars. La ville stratégique de Monguno, 110.000 habitants, tombée aux mains des islamistes le 25 janvier, a été libérée moins d'un mois après par l'armée, peu de temps avant Baga.

Les troupes nigérianes célébrant la reprise de Baga (photo : Nichole Sobecki / AFP)

Depuis ces reconquêtes hivernales jusqu'à cet automne, les troupes nigérianes affirment enchaîner les destructions de camps de Boko Haram, déjouer des projets d'attentats et libérer des centaines de villageoisfemmes et enfants, qui étaient retenus prisonniers.

Désormais, « la violence (de Boko Haram, ndlr) s'étend au-delà du Nigeria : au Tchad, au Cameroun et dans le Niger », explique Ryan Cummings.

Menaces sur les pays voisins

Chassé de ses fiefs, Boko Haram redevient cantonné à la forêt de Sambisa (sa base opérationnelle historique) et dans les monts Mandara, à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun, des régions reculées et peu peuplées depuis lesquelles le groupe mène traditionnellement ses offensives. Les djihadistes se réfugient également sur les nombreux petits îlots qui parsèment le lac Tchad, où ont régulièrement lieu des affrontements avec les soldats tchadiens.

C'est l'une des évolutions majeures qui s'est opérée cette année, le conflit impliquant Boko Haram s'internationalise de plus en plus, et ne connaît pas de frontières, explique Ryan Cummings :

Boko Haram utilise les frontières poreuses du Nord-Est du Nigeria pour installer des bases opérationnelles au Tchad, au Niger et au Cameroun, où il peut se réfugier après les offensives de l'armée nigériane. Ils peuvent utiliser ces pays voisins comme des refuges, mais aussi comme des lieux d'entraînement, de recrutement et de ravitaillement.

Les incursions de Boko Haram dans les pays voisins du Nigeria se sont en effet multipliées. Dans l’extrême nord du Cameroun par exemple, frontalier des États de Borno et d’Adamawa, et dominé par la ville de Maroua, la quinzaine d'attaques imputées à Boko Haram a fait plus d’une centaine de morts depuis juillet.

Infographie iTÉLÉ - Données : Agences de presse, Nema, armée nigériane, sources locales

Le 15 juin la capitale tchadienne N’Djamena a elle aussi été frappée pour la première fois par un attentat-suicide, portant la marque de Boko Haram. Une double attaque inédite, menée par quatre kamikazes, qui a conduit le gouvernement à interdire le voile intégral et à durcir drastiquement les contrôles de sécurité.  Le Cameroun l'a imité.

La lente mise en place d'une coalition internationale

C'est dans ce contexte que s'organise une réponse internationale pour un problème qui dépasse largement les frontières nigérianes. Certains pays n'ont pas attendu l'installation de la force d'intervention régionale qui se fait attendre. C'est le cas du Tchad qui a lancé, de sa propre initiative, de vaste opérations pour venir à bout de Boko Haram.

Fin août, les quatre États du bassin du lac Tchad (Nigeria, Tchad, Cameroun et Niger), rejoints par le Bénin, se mettaient d'accord sur les contributions humaines de chaque pays à la fameuse Force d'intervention conjointe multinationale (MNJTF). Elle sera dotée de 8.700 militaires, gendarmes et civils. Le Nigeria, qui assure le commandement central de cette force, mobilise un peu moins de la moitié des effectifs. Les États-Unis ont également annoncé en octobre que 300 militaires de l'US Army seraient déployés au Cameroun.

Le Tchadien Idriss Deby et son homologue nigérien Mahamadou Issoufou écoutant le discours du président du Nigéria Muhammadu Buhari (à gauche) le 11 juin à Abuja (photo : Afolabi Sotunde, Reuters)

Deux mois et demi après son entrée en action théorique, la MNJTF n'est toujours pas pleinement opérationnelle. Sa création avait été décidée en mai 2014, un mois après  l'enlèvement des lycéennes de Chibok. Car deux obstacles ralentissent sa mise en place : la question des souverainetés nationales, et celle du financement, assuré quasiment exclusivement par les pays concernés.

L'objectif principal de cette armée est de mieux coordonner les efforts de ces différents pays. Le Tchad et le Niger s'étaient notamment plaint dans le passé d'avoir été empêchés de poursuivre leurs opérations sur le territoire nigérian.

La « nébuleuse » invaincue ?

Lors d’une visite au Niger, le 21 septembre, le président du Tchad Idriss Déby déclarait : la coalition « a sans conteste affaibli la nébuleuse » islamiste mais « pour autant, cette nébuleuse ne s’avoue pas vaincue ».

Qu'il s'agisse de N'Djamena ou d'Abuja, la réussite de cette coalition a été érigée en objectif politique, sinon en promesse électorale.  « La guerre sera courte, elle va se terminer avant la fin de l’année et Boko Haram va disparaitre avec la mise en place de la force mixte qui sera opérationnelle dans quelques jours », prévenait le président tchadien le 11 août. De son côté, le nouveau président nigérian Muhammadu Buhari, et successeur de Jonathan Goodluck, annonçait deux jours plus tard son souhait de voir la fin des insurrections djihadistes « d'ici trois mois ». Investi le 29 mai, il avait fait de la lutte contre Boko Haram la priorité de son mandat. Déjà en février, le Nigeria promettait de démanteler toutes les bases du groupe en six semaines.

Articles et infographies réalisés par Guillaume Jacquot (@Algdelest) - Photo : un attentat à Maiduguri en mars 2014 (DPA)